Les Préludes du Clavier Bien Tempéré, Tome I, Formes et Styles

Entre 1717 et 1723, J.S. Bach est à Köthen; il s’agit sans doute de la période la plus prolifique de Bach pour le Clavier. Son langage se fait radicalement plus souple et évident, le contrepoint gagnant une fluidité unique sans rupture avec la facilité dansante des thèmes. C’est la période des Préludes, des Inventions à deux ou trois voix et du premier recueil du Clavier Bien Tempéré qui est achevé en 1722.

Le Clavier Bien Tempéré n’est pas destiné à un instrument en particulier et, selon les pièces, peut s’accommoder du clavecin, du clavicorde ou de l’orgue, et s’est accommodé du pianoforte et du piano depuis.

Prélude : forme musicale de structure libre placé au début d’une œuvre qui en compte plusieurs ou d’un concert. Le mot vient du latin : prae, « qui précède » et ludo, -es, -ere, « jouer ».

À l’origine, le Prélude est un développement des improvisations de l’artiste qui se prépare à jouer, et  lui permet de vérifier l’accord de son instrument (important pour les instruments qui se désaccordent très vite, tel le luth).

L’idée cependant que le prélude a pour vocation de désengourdir les doigts avant d’entamer une fugue ne parait pas pertinente dans le Clavier Bien Tempéré : chaque prélude se présente comme une sorte d’étude ayant sa vie et sa légitimité propres. Selon les cas dans ces préludes, on peut parler d’invention à deux ou trois voix, de mouvements de danse, de toccatas, d’arias, de pièces homophoniques, de pièces contrapuntiques, de fantaisies, de sonates en trio, voire de concertos.

Il est intéressant de noter que les préludes du premier tome du Clavier Bien Tempéré ont une approche verticale et harmonique. De plus, le plan tonal favorise les degrés tonaux.

Formes et Styles :

On distingue quatre formes « prédominantes »  dans ce premier tome :

–          Le Prélude improvisé,

–          La Toccata,

–          L’Aria,

–          L’Invention.

De plus, au sein de ces quatre formes, on distingue quatre styles principaux :

–          Le style luthé (car il évoque le luth),

–          Le style brillant,

–          Le style chanté,

–          Le style en imitation.

Rappelons qu’à l’époque de Bach, le prélude était une forme libre, c’est-à-dire une sorte d’improvisation où l’instrumentiste pouvait donner libre cours à son imagination.

Dans les vingt-quatre préludes de son premier livre, Bach ne se soumet à aucune organisation apparente. Il privilégie la diversité, la liberté et l’imagination.

 

Le prélude improvisé :

–          Prélude n°1 en Do Majeur : Les trente six mesures de ce prélude sont construites entièrement sur un motif d’accords brisés. Notons qu’il était très courant à l’époque de Bach de construire un prélude  sur un tissu d’harmonies brisées, dans le style des improvisations des luthistes. Notons par ailleurs que le ton de Do domine ce prélude du début jusqu’à la fin.

–          Prélude n°6 en ré mineur : Ce prélude est une œuvre comme une étude ou un morceau de virtuosité pour la main droite. On distingue un dessin constant de triolets de doubles croches avec des croches à la main gauche. Notons une descente chromatique à la main droite dans les deux dernières mesures qui précèdent la coda qui finit sur une tierce Picarde en Ré Majeur.

–          Prélude n°12 en fa mineur : Ici le thème est constitué d’arpèges et de broderies. On distingue de multiples modulations au cours du morceau, et ce n’est que vers la fin que l’on retrouve la tonalité initiale sur une pédale de Dominante qui s’établit à la mesure 17, c’est-à-dire six mesures avant la fin.

La forme Prélude improvisé n’est employée que pour trois de ces préludes. Bien que le Prélude improvisé soit une forme libre avec, en apparence, aucune obligation, rappelons qu’il était très courant à l’époque de Bach de construire un prélude  sur un tissu d’harmonies brisées, dans le style des improvisations des luthistes, élément que l’on distingue clairement dans ces trois préludes. Le compositeur n’emploie que des mesures binaires  à quatre temps pour cette forme.

 

La forme Toccata :

–          Prélude n°2 en do mineur : Ce morceau est sous forme de toccata ou d’étude de virtuosité. Il est basé sur un motif de doubles croches dans les deux mains. On distingue deux parties différentes : une première partie composée de doubles croches aux deux mains sans interruption et une deuxième partie comportant l’indication « Adagio » sous forme d’improvisation dans le style d’un récitatif qui mène à une conclusion qui finit sur une tierce Picarde.

 

–          Prélude n°5 en Ré Majeur : Cette œuvre est aussi sous forme d’étude de virtuosité, cette fois-ci pour la main droite. Notons encore une fois qu’aucun silence ne vient interrompre ce mouvement continu de doubles croches. La main gauche quand à elle est constituée de croches sur chaque temps qui ponctue le discours de la main droite.

–          Prélude n°10 en mi mineur : On pourrait découper ce prélude en deux parties : la première, constituée de doubles croches sans interruption à la main gauche que l’on pourrait qualifier de basse continue, avec une mélodie à caractère expressif à la main droite qui s’enchaine directement sur la deuxième partie. Ici, on retrouve une des rares indications de tempo du compositeur à la mesure 23 : « Presto ». Cette partie est sous forme de toccata avec un tempo rapide constituée de doubles croches aux deux mains. La main gauche reprend le dessin du début.

–          Prélude n°15 en Sol Majeur : Ce prélude est rapide et plutôt court (19 mesures). Il est construit sur un motif d’arpèges qui passent d’une main à une autre, jusqu’à la fin de l’œuvre qui se termine de manière brusque.

–          Prélude n°21 en Si bémol Majeur : Ce prélude est une toccata courte (20 mesures), rapide et virtuose, construite sur des accords brisés et des montées et descentes de gammes.

La forme toccata est employée pour cinq de ces préludes. L’aspect brillant, virtuose et rapide, avec des roulements de gammes ou des motifs d’arpèges, est caractéristique. Bach emploie pour chacun de ces préludes une mesure binaire à quatre temps.

La forme Aria :

–          Prélude n°4 en do dièse mineur : Ici, le thème est calme et assez lent et les deux mains s’entremêlent dans un jeu de questions-réponses que l’on pourrait presque qualifier d’imitations. Notons une succession de marches harmoniques dans la deuxième partie du prélude (mesure 20, dernier temps). Le morceau s’achève avec encore une fois une tierce Picarde.

 

–          Prélude n°8 en mi bémol mineur : Cette œuvre est caractérisée par un thème lent, triste et presque plaintif qui pourrait être un récitatif. Une multitude de broderies, de retards et d’appogiatures viennent se mêler à la mélodie. On remarque une coda longue (mesure 28-29) qui fait passer la mélodie d’une main à l’autre jusqu’à la fin.

–          Prélude n°10 en mi mineur : Bien que la deuxième partie de ce prélude soit virtuose tel un mouvement de toccata, la première partie met en avant une mélodie ornée et expressive sur une basse continue de doubles croches.

–          Prélude n°16 en sol mineur : Notons ce long trille dès le début de l’œuvre à la main droite sur le degré de la tonique. Ce prélude présente un thème mélodique et expressif. Une succession de marches harmoniques s’ensuit avec une écriture à trois voix. De ce fait, on pourrait presque qualifier cette œuvre d’invention.

–          Prélude n°20 en la mineur : Notons deux caractéristiques majeures ici avec une mesure à 9/8 qui donne un caractère dansant à ce prélude et l’aspect de thème et variations – ou air varié.

–          Prélude n°22 en si bémol mineur : Bien que l’on trouve une mélodie lyrique à la main droite et ce que l’on pourrait qualifier de basse obstinée à la main gauche, ce prélude est une exception par son aspect polyphonique (écriture à quatre et cinq voix). Il garde cependant son caractère chantant.

Bach emploie cette forme pour six de ces préludes. Le style est caractérisé par l’aspect généralement calme, chantant et plutôt simple (bien que souvent ornées) des mélodies avec des jeux de questions-réponses ainsi que des marches harmoniques. Bach ne privilégie aucune mesure : trois de ces préludes employant une mesure ternaire,  les trois autres employant une mesure binaire.

 

La forme Invention :

–          Prélude n°3 en Do dièse Majeur : Ce morceau est une invention à deux voix construit sur un jeu d’arpèges et un schéma de doubles croches qui passent d’une main à l’autre.

–          Prélude n°7 en Mi bémol Majeur : Ce prélude a comme particularité d’être construit sur une forme fuguée à quatre voix.

–          Prélude n°9 en Mi Majeur : C’est un prélude à trois voix, construit sur des arpèges d’accords parfaits.

–          Prélude n°11 en Fa Majeur : Il est en forme Invention à deux voix avec un thème qui passe d’une main à l’autre et un caractère d’étude de virtuosité.

–          Prélude n°13 en Fa dièse Majeur : Une invention à deux voix construite sur un motif d’arpèges.

–          Prélude n°14 en fa dièse mineur : Une invention à deux voix. Ici le thème passe d’une main à l’autre en dialogue.

–          Prélude n°17 en La bémol Majeur : Avec un style de concerto ou d’ouverture, ce prélude mêle dialogue en imitation entre les deux mains et retours de thème.

–          Prélude N°18 en sol dièse mineur : Une invention à trois voix avec le thème qui passe d’une voix à l’autre. Ce prélude recèle nombre d’imitations et de canons.

–          Prélude n°19 en La Majeur : Une invention à trois voix dans un style de danse. Notons plusieurs motifs en contrepoint.

–          Prélude n°23 en Si Majeur : Ce prélude est une invention à trois voix avec une pédale de tonique à la main gauche au début et simultanément le thème à la main droite. Les voix s’alternent dans tout le reste du morceau.

–          Prélude n°24 en si mineur : Notons tout de suite la basse continue à la main gauche dans cette invention à trois voix avec les deux voix supérieures qui dialoguent entre elles en imitation.

La forme Invention est celle que Bach utilise le plus au cours de ces vingt-quatre préludes : onze d’entre elles emploient  cette forme. La polyphonie, le jeu en imitation, le style concertant et le dialogue entre les voix la caractérisent. Quant à la mesure, six de ces préludes ont une mesure ternaire et cinq ont une mesure binaire. Bach ne privilégie donc aucune des deux.

Sources :

–          Le Clavier Bien Tempéré – Tome I – Jean Sébastien Bach, BWV 846-869 (édité par Alfred Dürr, Urtext der Neuen Bach-Ausgabe, Bärenreiter 1980) ;

–          Tout Bach sous la direction de Bertrand Dermoncourt (Collection Bouquins, édition Robert Laffont 2009) ;

–          Guide de la Musique de Piano et de Clavecin sous la direction de François-René Tranchefort (Collection Les indispensables de la musique, édition Fayard 1987).

© Charles-Edouard Berlioz 2013

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3 commentaires pour Les Préludes du Clavier Bien Tempéré, Tome I, Formes et Styles

  1. Je m’en vais de ce pas ré-écouter le « Clavier Bien Tempéré » joué par Richter 🙂

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  2. Hello! les visuels sont sympas sur ton blog! ils viennent de toi ou tu les trouves sur le net?? au plaisir de te lire ++ Slevin

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