Natalie Dessay met sa voix en sourdine

Natalie Dessay est dans sa loge au Théâtre du Capitole. On vient de lui enlever la perruque dépenaillée de Manon, la courtisane morte sur le chemin du bagne dans les bras du chevalier Des Grieux, qu’elle a aimé, trahi, aimé à nouveau, avant de l’entraîner dans un tourbillon de plaisir et d’argent. Aux caméras de télévision qui l’attendaient à sa sortie de scène, elle lance un simple « C’est moi ! », comme pour rompre le charme qui a opéré plus de trois heures durant.

« Je suis soulagée », dira-t-elle en enlevant ses faux cils. Nous sommes mardi 15 octobre.   La cantatrice vient de chanter pour la dernière fois la Manon de Massenet, l’un de ses plus beaux rôles avec Lucia di Lammermoor, La Fille du régiment (Donizetti) ou Ophélie (Hamlet, d’Ambroise Thomas). Elle l’a annoncé haut et fort. Elle ne dérogera pas : « Je veux savoir ce que je vaux sans ma voix. »

« IL N’Y A PAS QUE L’AIGU DANS LA VIE ! »

Sa voix? L’une des plus belles révélations de ces vingt dernières années, une colorature aux aigus infaillibles, la pureté du laser, la sensualité du fruit. Avec cela, une aisance incroyable et une vraie nature de comédienne. Elle persiste: « Cela fait justement vingt ans que je me demande quelle artiste je suis. Je veux être fixée. » Elle a toujours été comme cela, Natalie Dessay, entre provocation et angoisse, comme lorsqu’elle déclarait crânement dès 1997 : « Il n’y a pas que l’aigu dans la vie ! » – la plupart s’en seraient contentés.

Tout à l’heure, dans la salle du Capitole, impossible de ne pas avoir le cœur serré dès l’ouverture qui déroule, telle une bande-annonce, les principaux thèmes qui accompagneront la fulgurante ascension de Manon puis sa déchéance. Quelle image garder de Natalie Dessay dans cette mise en scène de l’ami Laurent Pelly qui semble faite pour elle ? La gamine à tresse serrée et jambes fourmilières qui piaffe de connaître la vie ? La femme sûre de sa séduction paradant en bouillonnante robe rose et bibi à plumes ? La tentatrice en robe blanche, bras nus, venue jusqu’à Saint-Sulpice reconquérir Des Grieux sur le point de prononcer ses vœux ? Celle-là sûrement : torride, miraculeuse de sensualité incandescente. Un vrai couple de cinéma, beau, maudit et mythique, s’enlaçant sur le lit du péché et vocalement, au point qu’on se sent un peu voyeur. Le ténor américain, Charles Castronovo, stylistiquement impeccable, est une révélation.

« CE NE SONT PAS DES RÔLES, CE SONT DES AIRS »

Peu de chanteurs donnent autant que Natalie Dessay. Certes, la voix a marqué quelques signes de fatigue dans le médium (« Deux jours entre deux représentations, ce n’est pas assez », souffle-t-elle). Certes, le fameux et brillant « Je marche sur tous les chemins » de l’acte III est moins aisé qu’autrefois. Mais qu’elle ne nous dise pas qu’elle ne peut plus jouer les filles de 16 ans ! Des coups de cafard ? La soprano en a connu, elle dont la voix aérienne n’a jamais été son « genre ». De frustrations avouées – « j’aurais rêvé incarner les grandes héroïnes tragiques, Tosca, Butterfly, Salomé, Elektra » – en succès minimisés d’un revers.

S’en est-elle moquée, en effet, de ces idiotes sans cervelle à quoi l’assigne sa voix, ces poupées Olympia en forme de cocottes, ces Reine de la nuit supersoniques. « Ce ne sont pas des rôles, ce sont des airs », raillait-elle avec une belle injustice pour elle-même. Et puis il y a eu, entre 2002 et 2005, quasiment coup sur coup, deux opérations des cordes vocales – un pseudo-kyste sur la gauche, un polype sur la droite… Natalie Dessay a toujours flirté avec la marge.

« JE VEUX ESSAYER »

Très peu, comme elle, décident de bifurquer pour tenter autre chose. Certains le font faute d’avoir pu garder leur voix, ainsi le ténor Peter Hofmann (le Siegmund de Patrice Chéreau dans le Ring du Centenaire, à Bayreuth, en 1976) devenu star du rock. D’autres, par vocation religieuse, comme Teresa Stratas (inoubliable Lulu de Patrice Chéreau à l’Opéra de Paris en 1979), qui abandonna sa carrière après de nombreux séjours auprès de Mère Teresa à Calcutta…

A 48 ans, la Dessay a d’abord décidé de chanter autrement, des mélodies avec le pianiste Philippe Cassard (ils ont gravé un disque Debussy chez Erato), des duos avec son mari, le baryton Laurent Naouri, des chansons avec son ami Michel Legrand, avec qui elle reprendra le spectacle Entre elle et lui dès les 27 et 28 octobre à l’Olympia, à Paris (Natalie-dessay.com).

Mais elle veut surtout revenir au théâtre, sa passion première, qui lui a révélé sa voix alors qu’elle avait à peine 20 ans et a nourri si puissamment ses rôles. « Il y a un projet avec une pièce de Feydeau, un autre avec un auteur contemporain », lâche-t-elle avant de conclure : « Je m’apprête à vivre une nouvelle vie. Je sais que cela risque de ne pas être facile. Mais je veux essayer. Et puis le but n’est pas de devenir une star. »

Auteur : Marie-Aude Roux

Source : Le Monde, édition du 17 Octobre 2013

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