L’orchestre classique, une microsociété très hiérarchisée

Les instruments à cordes restent l’apanage de la bourgeoisie, les vents, ceux des classes populaires. Côté personnalité, les violons seraient arrogants, les contrebassistes bon enfant, les cuivres, des grandes gueules et des fêtards… Un monde à part entière, avec ses règles, et heureusement ses exceptions !

L’orchestre est une microsociété. Pas étonnant qu’il soit le reflet des mentalités de l’ensemble de la population. Mais les musiciens ne se répartissent pas seulement en fonction de leur tempérament individuel: leur personnalité est étroitement liée au pupitre qu’ils occupent. Sociologiquement, d’abord: les cordes restent majoritairement l’apanage de la bourgeoisie et les vents le domaine des classes populaires. Au sein de chaque famille d’instruments, on assiste même à une hiérarchie selon la tessiture: à l’aigu le prestige de la mélodie, au grave le rôle effacé de l’accompagnement. Dans les cordes, les violons sont les vedettes et se comportent souvent comme telles, non sans un certain mépris pour les contrebasses qui soutiennent l’édifice. D’où le ­complexe de certains pupitres qui ont parfois l’impression de jouer les utilités. L’écrivain Patrick Süskind y a consacré une savoureuse pièce de théâtre, La Contrebasse, immortalisée par ­Jacques Villeret, mais ce n’est rien à côté des impitoyables blagues qui circulent sur les altistes, faisant d’eux les Belges de l’orchestre. Entre autres amabilités: «Quelle est la différence entre le pupitre d’altos et les Beatles? Aucune, cela fait quarante ans qu’ils n’ont pas joué ensemble.» Ou encore : «Perdu dans le désert, vous rencontrez un altiste qui joue juste et un altiste qui joue faux, à qui demander de l’aide? À celui qui joue faux car un altiste qui joue juste, c’est un mirage.»

«Taisez-vous, les anonymes!»

Les différences sont assez marquées entre familles d’instruments. Les ­cordes sont à la fois fières de leur noblesse et frustrées de se fondre dans la masse. Les vents sont complexés par leur condition sociale, et orgueilleux de leur statut de soliste, eux qui se ­détachent à tout moment. D’où la ­réplique cinglante de ce hautboïste alors qu’il y avait du bavardage dans les cordes: «Taisez-vous, les anonymes!» Ou comment appuyer là où ça fait mal. Les disparités peuvent être importantes au sein d’un même ­ensemble. Côté cordes, les violons sont parfois arrogants, se targuant des millions de notes qu’ils ont à jouer et de l’extrême difficulté de leur instrument. Les violoncellistes sont volontiers chaleureux et les contrebassistes bon enfant. Côté vents, les bois sont les stars de l’orchestre, avec leurs éblouissants solos, tandis que les cuivres ont la réputation d’être des grandes gueules et des fêtards. Avec, là encore, des nuances non négligeables au sein d’une même section, par exemple entre le flûtiste qui joue les vedettes, le hautboïste perpétuel ­angoissé, le clarinettiste charmeur. Sans parler de la différence de tempérament entre le chef de pupitre et le suiveur, les qualités requises pour être premier soliste, deuxième soliste ou musicien du rang. Un monde à part entière, avec ses règles, et heureusement ses exceptions: on a ­rencontré des violonistes noceurs et des trompettistes intellectuels, des violoncellistes taciturnes et des flûtistes modestes, gardons-nous des clichés!

Auteur : Christian Merlin

Source : Le Figaro, publié le 15 novembre 2013

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