La liberté d’expression existe-t-elle encore ?

Aujourd’hui, avec les événements récents qui façonnent notre histoire et notre façon de penser, d’agir et de concevoir tout ce qui nous entoure, une question fondamentale se pose pour les artistes : la liberté d’expression existe-t-elle vraiment ou encore?

Prenons une minute pour regarder derrière nous et remontons dans le temps à l’époque des grands compositeurs tels que Bach, Beethoven ou Berlioz. Qu’ont ces compositeurs en commun ? La réponse est la vision.

D’après la définition du dictionnaire français Larousse un visionnaire est une personne capable d’anticipation, qui a l’intuition de l’avenir.

Tel est le cas de ces trois hommes à travers la recherche, la découverte et l’élaboration du tempérament égal ; la poussée de la réflexion, de la créativité et de la recherche sonore ainsi que l’exploitation de nouvelles dimensions orchestrales regroupant plus de huit cent musiciens ou encore l’emploi d’un thème unique et récurent tout au long d’une œuvre.

Chacun des trois hommes cité ci-dessus, car ce sont avant tout des hommes comme tout autre, a vécu la frustration de l’incompréhension et de l’exclusion sociale. Leur seul tort était d’avoir un temps d’avance sur les idées de leur époque et de tenir tête au conformisme écrasant qui dictait et qui dicte encore les pensées et les actions aux masses. Que ce soit les sonorités jugées trop complexes et avant-gardistes de Beethoven, les contraintes technologiques et instrumentales bridant les pensées novatrices et la plume de Bach, le responsable est toujours cette crainte de ceux qui ne comprennent pas et qui refusent l’avancement et le progrès de la pensée.

Aujourd’hui en prenant n’importe quel programme de concours instrumental, on peut tout de suite constater la présence récurrente de certaines œuvres :                                         Concertos et études de Chopin, sonate (s) de Liszt ou de Beethoven, Scarbo de Ravel… Bref, la liste est toujours la même et constitue presque un club privé. Cela devient même risqué de jouer certaines œuvres devant un jury car pour satisfaire ce besoin constant de spectacle et de technicité l’interprète ne pousse plus l’aspect artistique mais se plie aux exigences du « sans faute » et du « musicalement correcte ». Alors certes un concours est une épreuve de sauts d’obstacles et on vous dira qu’il y a des critères d’évaluation et de jugement à prendre en compte mais qu’en est-il des concerts ? Notez que dans tous les programmes des trois dernières saisons culturelles des salles de spectacle on entend globalement les mêmes œuvres… A quand remonte la dernière fois que vous avez entendue du Granados, du Couperin ou encore du Janequin ?

Il est vrai cependant qu’il y a quand même un très léger regain d’intérêt pour les œuvres « oubliées », pour le plus grand plaisir des auditeurs et pour la simple raison qu’on se lasse de toujours entendre les mêmes choses! Il devient aussi de plus en plus difficile de présenter une nouvelle interprétation d’une œuvre connue car tel ou tel pianiste sera étiqueté pour son interprétation comme étant le standard ou bien vous trouverez tout simplement quelqu’un de plus jeune avec « un meilleur potentiel de vente ». Liszt ne s’imaginait peut-être pas l’incroyable vague qu’il a lancé en métamorphosant le fond et la forme du récital !

Je dois ôter mon chapeau et saluer mes professeurs, surtout les derniers, pour m’avoir toujours enseigné l’importance de l’expressivité et le refus de cette interprétation à la chaine, quitte à en offusquer certains.

Je reviens à ce que je disais sur les programmes de concerts car il me revient une anecdote : je déjeunais avec un proche, non musicien mais mélomane éclairé qui me racontait son engouement renouvelé pour une certaine chaine de radio diffusant de la musique classique. Il me disait qu’il avait auparavant délaissé cette chaine car les morceaux étaient beaucoup trop longs, souvent des œuvres intégrales et sans le moindre commentaire introductif tandis que depuis peu, la chaine diffusait plutôt des œuvres courtes et moins connues en y intégrant plusieurs interprétations ainsi que de petites explications. Il m’expliquait aussi le plaisir qu’il avait éprouvé en entendant une petite œuvre de Beethoven, plutôt méconnue du grand public mais qui lui avait suscité le plus grand intérêt. Voici un témoignage représentatif il me semble du grand public mais aussi de l’auditeur isolé. La musique classique traine encore et toujours ce boulet qu’est son cliché de musique réservée à une élite et non accessible au commun des mortels à la recherche d’une œuvre divertissante.

On dit cependant que l’espoir fait vivre et voici chose faite : une de mes élèves me racontait qu’en passant l’autre jour par la station de métro Opéra au centre de Paris elle a croisé l’une des représentations de Jean-François Zygel dans l’un des halls enfouit sous terre. Elle me disait qu’il y a une bonne dizaine d’années elle suivait les tout premiers cours de piano de monsieur Zygel à la mairie du vingtième arrondissement de Paris et ce jusqu’à ses représentations récentes au Châtelet. Je suis ravi que cette dame ait autant de plaisir à suivre un tel événement et de la musique présentée de la sorte car le dynamisme et le plaisir n’est pas automatique, c’est notre mission de musicien de trouver le renouveau et de susciter cette curiosité. On passe notre temps à voir la même phrase sur les curriculum vitae (décidément à quoi peut-il bien servir ce latin !) : « Nous cherchons une personne avec de la force de proposition et du dynamisme » et pourtant quand on regarde la réalité c’est bien plus triste ! Il y a heureusement beaucoup de jeunes ensembles qui commencent tout juste à modifier le paysage musical français mais aussi mondial en partie grâce aux nouvelles technologies qui permettent un accès plus simple et rapide à la production et à la diffusion mais je pense qu’il nous faut encore beaucoup plus d’efforts dans le domaine des salles de représentations qui sont malheureusement trop peu nombreuses, peu enclins à ouvrir leurs portes aux artistes de moindre renommée et beaucoup trop chère !

Donnons la parole aux nouveaux arrivants, ouvrons le dialogue entre les générations et partageons ensemble la musique plutôt que de se baser sur une idée commerciale vieillissante que la musique est simplement un business comme un autre et qu’il n’y a que le chiffre en bas de page qui compte… La musique est omniprésente dans nos vies : jingle dans les gares, sonneries de portables ou fond sonore d’une publicité, la musique se cache dans des endroits bien inattendus !

La semaine dernière j’intervenais dans une école primaire dans le cadre de la reforme culturelle et l’atelier que j’animais a pour vocation la découverte artistique. Il se trouve que ce trimestre j’ai dans mon groupe un petit garçon qui est une véritable terreur. Je l’ai déjà vu à l’œuvre dans la cours de récréation en train de frapper ses camarades de classe ou bien d’être abusif verbalement et physiquement avec les surveillants. Ayant été prévenu devant tout le monde de son comportement par le responsable j’en ai profité pour lui faire part de ma sévérité en cas d’abus au cours de l’atelier. Mais la vraie question que je me posais était de savoir comment susciter la curiosité de ce petit monstre ? Qu’en avait-il à faire de la musique classique ? J’ai décidé d’improviser par rapport au cours préparé et je lui ai demandé ce qu’il aimait comme musique. Le Rap m’a-t-il répondu !

Bon, alors que faire ? Heureusement que j’avais mes petites enceintes portable et mon téléphone car après quelques secondes de réflexion j’ai pu me connecter à internet et je suis parti dans les origines du Rap en remontant à la musique des bochimans d’Afrique du Sud, au père fondateur du Rap Linton Kwesi Johnson pour ensuite faire une parallèle avec le slameur français Grand Corps Malade et enfin finir sur les exemples « classiques » du rap tels 50 cent au Etats-Unis ou Sniper en France…

Le petit était tellement enthousiasmé qu’il m’a demandé si on pouvait « faire cours » tous les jours de la semaine ! Je dois dire que le virement dans mon programme n’était pas tout à fait prévu comme ça mais oh combien rafraichissant et stimulant de pouvoir s’adapter et parler à des jeunes du coup très intéressés et motivés par quelque chose auquel ils peuvent s’identifier. En utilisant spontanément la diversité ethnique et culturelle on peut toujours plonger dans des discussions absolument passionnantes et je remercie ma directrice d’établissement pour m’avoir accordé les yeux fermés une totale liberté par rapport au contenu de ces ateliers.

Alors qui sait, peut-être vous verrai-je dans mon prochain cours…

© Charles-Edouard Berlioz 2015

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