Sauvons le CJCF

Le CJCF est situé au cœur du 15ème arrondissement de Paris, à l’angle de la rue de Lourmel et de la rue de la Convention.

Tout d’abord un peu d’histoire :

En 1910 Madame Gallice fonde dans le quartier de Javel, à Paris, une œuvre accueillant les enfants à leur sortie de classe. Quelques années plus tard, le Père Faugère (curé de Saint Christophe) achète l’ancien foyer de Jeunes filles édifié par Mademoiselle AM Yrn, attenant à l’œuvre de Lourmel. C’est là que s’organise un patronage. Ouvert aux enfants du quartier, en 1948, ce patronage devient association déclarée sous le nom :
CENTRE DE LA JEUNESSE CHRÉTIENNE ET FÉMININE puis CENTRE DE LA JEUNESSE CHRÉTIEN ET FAMILIAL ou C.J.CF.

En 1974, une opération immobilière rénove les locaux du C.J.C.F. et en 1977, il retrouve au même endroit ces locaux formant corps pour une superficie de 500 m2 sur 3 niveaux.   C’est là que va vivre le nouveau 116.

J’ai pour ma part poussé la porte du CJCF pour la première fois il y a presque cinq ans lorsqu’une de mes amies m’a proposé de reprendre son poste de professeur de piano, qu’elle quittait. Je me souviens très bien de mon rendez-vous avec la directrice, Jocelyne Chassat, un matin d’automne à ciel gris et bas.

« Entrez dans mon bureau et prenez place » m’a-t-elle dit tout d’abord d’un ton assez intimidant, suivi directement d’un grand sourire et de la phrase si connue : « Alors, parlez-moi un peu de vous « .

Nous nous sommes entretenus pendant une bonne vingtaine de minutes et puis brusquement elle m’a invité à faire un tour des locaux, rencontrer le personnel, en enchainant sur l’emploi du temps et quand est-ce que je pouvais rencontrer mes nouveaux élèves car ils m’attendaient avec impatience?

J’ai appris à connaitre Jocelyne au fur et à mesure que le temps passait. C’est une femme avec un fort charisme, d’une grande gentillesse et d’un humour sec à la française que j’apprécie particulièrement. Toujours là pour soutenir et écouter son équipe, elle a toujours su mettre en avant les atouts des uns et des autres, ainsi que trouver une issue à tout les obstacles qui truffent le parcours pédagogique de ses professeurs. Que ce soit entre les cours, en attendant un élève ou « en fin de service », j’ai souvent passé du temps accolé à la porte de son bureau en train de refaire le monde ou simplement en train de bavarder avec elle au sujet de la vie de l’association. Je retiens aussi la phrase phare qu’employait toujours Jocelyne en réponse à quelque chose, quelle que soit la situation à laquelle elle était confrontée, et qui est un témoignage on ne peut plus représentatif de sa personnalité : « dans la joie et la bonne humeur ».

Je pourrais aussi vous parler de Laurence, l’adjointe de la directrice. Ce que l’on retient de Laurence, c’est son côté jovial, son rire contagieux ainsi que son côté pragmatique et business !

Il y a aussi Cosette, la professeur de danse. Dix ans passés dans la maison, des élèves qu’elle a vu grandir. Je la voyais toujours en train de courir dans le couloir avec un costume sur le bras ou bien je l’entendais dire chaque jeudi soir quand je descendais l’escalier « Allez les filles on y va ! ».

Et puis il y a deux piliers de l’établissement : d’un côté Patricia, une autre professeur de piano, discrète, douce et d’une très grande gentillesse, et puis de l’autre Agnès, la professeur de flûte. Alors là, c’est carrément une institution en elle-même avec ses vingt-neuf ans d’ancienneté dans la maison ! En arrivant dans la cour devant l’entrée on passe forcement devant la baie vitrée de sa salle de classe et Agnès, perchée sur son siège de flûtiste, me faisait toujours un grand signe de la main quand elle me voyait passer. Ce n’est que cette année que j’ai eu le plaisir de travailler avec elle, en montant une petite classe de musique de chambre avec ses flûtistes et mes pianistes. Les élèves passaient d’une salle de classe à une autre en disant: « Voilà la partition qu’Agnès t’envoie » ou vice versa, et puis les passages en tornade dans la salle de l’autre en passant la tête par la porte « T’as une minute ? Je te dépose une partition ici, c’est juste une idée mais tu me diras ce que tu en penses et si t’as un élève qui veut y jouer, on peut y travailler… ».

C’est de cette façon qu’a commencé mon parcours au CJCF, avec une petite classe de neuf élèves et que, année après année, j’ai construit ma classe. Certains ne sont plus les petits bouts de choux qu’ils étaient, mais au contraire ont bien grandi ! N’importe quelle personne qui fréquentait le CJCF vous dira qu’il y avait toujours une ambiance très chaleureuse et conviviale qui s’en dégageait. On était toujours accueilli les bras ouverts, « dans la joie et la bonne humeur ».

Mais aujourd’hui c’est une ambiance morose qui erre dans les couloirs de l’association. La joie et la bonne humeur semblent bien loin. Les couloirs sont quasiment vides et on n’entend plus ce bourdonnement d’activité qu’il y avait toujours au cours de l’après-midi.

Après toutes ces années de travail, de plaisir, de détente et de convivialité l’association ferme ses portes. On entend presque le glas résonner dans le hall principal et à en juger par les expressions du personnel c’est tout comme si quelqu’un de cher était mort.

Il n’y a plus d’affiches de concerts ou de spectacles de danse ornant les murs. Il ne reste plus que de grosses affiches blanches et austères signifiant la fermeture du lieu :

« Chers membres, depuis 1974, le CJCF exerçait l’ensemble de ses activités dans les locaux de 116 rue de Lourmel 75015 appartenant à l’Association Diocésaine de Paris (ADP), dans le cadre contractuel particulier, celui d’un contrat de commodat, c’est-à-dire d’un prêt d’usage des locaux à titre gratuit, renouvelable par tacite reconduction.

Le 20 février 2014 l’ADP a notifié au CJCF sa décision de mettre fin au commodat moyennant un délai de préavis se terminant le 31 août 2014.

Un avenant a été signé le 27 mai 2014 pour permettre au CJCF de demeurer dans les locaux et dans le cadre du commodat jusqu’au 31 août 2015.

Un bail avait été accepté le 9 mars 2015 par la paroisse avec une date de signature prévue le 22 juin 2015.

Ensuite l’ADP a proposé au CJCF un contrat de bail selon des conditions financières (loyer et prise en charge de tous les travaux de l’immeuble auxquelles le CJCF n’a pas les moyens de faire face.

Les tentatives du CJCF pour obtenir un assouplissement des conditions financières exigées par l’ADP ont été en vaines, de sorte que le 31 août 2015, le CJCF est contraint de quitter les locaux et ne dispose pas des moyens financiers suffisants pour lui permettre de continuer son activité dans d’autres locaux.

Il n’est donc plus en mesure de poursuivre son activité et réaliser son objet.

C’est avec une très grande tristesse que les membres du Conseil d’Administration contraints par la décision brutale de l’ADP ont le regret de constater que la dissolution de l’association apparaît inévitable.

En conséquence, le Conseil d’Administration se trouve contraint de réunir l’assemblée générale afin de voter les résolutions portant sur la dissolution.

Bien tristement, le président du Conseil d’Administration».

Et c’est ainsi qu’après ces quelques très bonnes années passées au sein de cet établissement, après les liens d’amitié et de confiance que j’ai noués avec l’équipe pédagogique, l’équipe administrative, et chacun de mes chers élèves et leurs parents, on me montre la porte sans aucun autre mot. En tant que professeur je dois désormais expliquer à mes élèves pourquoi je les abandonne. Chaque élève représente pour son professeur une entité, une histoire, un parcours. Après cinq années passées à construire un projet pédagogique, à voir et à aider grandir physiquement et musicalement chaque élève, nous voici balayés et déposés sur le bord du trottoir comme de simples ordures.

Je m’emploie désormais à réutiliser une phrase célèbre parmi les artistes et que je m’efforçais toujours de répéter à mes élèves à l’approche d’un concert ou lors de l’exécution de leurs morceaux et que je me retrouve en train d’utiliser pour la toute dernière fois : The show must go on. 

 

Je vous donne rendez-vous pour ma toute dernière représentation de classe le mardi 16 juin à 18h dans la salle d’audition à l’étage, au 116 rue de Lourmel 75015, dans les locaux du CJCF, pour ceux qui veulent entendre une dernière fois le timbre du piano sous les doigts des petits élèves avant la fermeture définitive du centre.

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

© Charles-Edouard Berlioz 2015

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2 commentaires pour Sauvons le CJCF

  1. Berlioz Cécile dit :

    un bel article qui tire une petite larme.. car petit à petit, les arts ne seront plus qu’une poudre grise à l’horizon, une histoire que l’on comptait autrefois à nos enfants ..

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  2. Alice dit :

    Je faisais moi même partie du CJCF, où je pratiquais de la danse modern jazz… Ma chère Cozette… Vous en parlez si bien !!! Quand vous dites sa phrase fétiche « Allez les filles on y va! », j’ai l’impression d’être dans cette salle (« du bas » comme on l’appelait) et d’entendre sa voix… 5 ans… 5 ans que je côtoyais tout ce petit monde, pardon, ma FAMILLE, et d’un coup, pouf, plus rien. Comme vous le dites, j’ai eu cette impression qui vous arrache le cœur d’avoir perdu un être cher à vos yeux. Jocelyne, Laurence, Michèle, tous ces visages souriants que je voyais chaque jeudi… Elles aimaient être là, elles aussi.
    Je pleure en écrivant ce texte car tous ces magnifiques souvenirs me reviennent… Mon premier jour de danse, mon premier spectacle, les dernières secondes avant d’entrer en scène…
    Je suis encore dans l’incompréhension totale…
    Pour terminer, je crois que la phrase la plus juste serait celle que tous les professeurs du CJCF nous répétaient : THE SHOW MUST GO ON.
    .

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